Vue des Pyrénées


Le destin d'Anne-Rose WOLF


Anne-Rose Wolf est née le 28 Octobre 1925 à Karlsruhe. Son père se prénommait Julius, né le 16 Novembre 1891 à Karlsruhe, il était fils d'un maître tonnelier, sa mère Sofia  (née Fortlouis) était la fille d'un commerçant, le couple s'était marié le 21 décembre 1914. Tous deux étaient membres d' anciennes familles de Karlsruhe. Anne-Rose était la cadette, son frère ainé Erich Karl était né le 20 avril 1916, sa sœur Ruth Senta le 19 Mars 1920.

Julius Wolf après une scolarité dans une école publique avait suivi un apprentissage dans le domaine commercial. A partir de 1913, il dût accomplir son service militaire à Rastatt. Pendant la Première Guerre mondiale,  il combattit au front, il fut démobilisé en 1919, avec le grade de sergent. Il a ensuite travaillé comme expert assermenté au service du contrôle des prix du Pays de Bade et après la dissolution de cet organisme, il reprit la gestion de l'entreprise de tailleur de sa femme, qui comptait parmi les plus en vue de la ville. Cette fabrique d'abord situé au 7 de la rue Stephanie , s'installa en suite au numéro 76 de la même rue. En 1938 , cette entreprise dû déménager au 3 de la Douglasstrasse, pour céder la place à la Ligue des Jeunes Filles Allemandes (BDM) (3 )qui emménageait dans les locaux de cette artère prestigieuse de Karlsruhe.

Anne-Rose allait à l'école, mais également dans ce domaine de la vie, elle subit un nombre croissant d'humiliations. A partir de 1936, les écoliers juifs furent séparés des autres dans toute la ville ; ils durent visiter l'école juive Lidell mise en place dans la Markgrafenstraße. Devant l'absence d'un instructeur qualifié de sport, Anne-Rose, à peine 14 ans, pris la fonction de professeur d'éducation physique auxiliaire car elle était une sportive enthousiaste et talentueuse, un membre actif du club sportif de la communauté juive, le Turnclub Karlruhe créé en 1903.

Cela explique sa silhouette mince. Son visage était de forme ovale, ses yeux gris et ses cheveux brun foncé. De sa photographie d'identité qui provient d'une demande de passeport, se dégage une expression grave, triste et pensive .

Dans la nuit du 9 le 10 Novembre 1938 de nombreuses entreprises juives furent détruites par le régime nazi et ses partisans. Les biens de la famille Wolf ne furent pas épargnés. En outre, Anne-Rose et Sofia Wolf furent arrêtées pour être interrogées pendant une heure, probablement à cause de l'absence de Julius Wolf . Dans les jours qui suivirent, elles commencérent à effacer les dommages à l'intérieur et autour du bâtiment et elles débutèrent des travaux de remise en état.

Julius Wolf avait quitté l'Allemagne une semaine avant la "Nuit de Cristal", il l'avait reçu un visa de quatre semaines pour rendre visite à son fils Erich Karl qui avait émigré en 1935 en Palestine, et qui souffrait du paludisme. En raison des événements dans son pays natal, Julius Wolf ne revint jamais en Allemagne; en Palestine comme travailleur de force il lutta pour survivre .

Ruth Senta, la sœur d'Anne Rose se trouvait aussi déjà hors d'Allemagne. Elle avait réussi à quitter l'Allemagne d'Hitler en concluant un mariage blanc avec Ernesto Askenasy un ingénieur assistant. Ceux qui obtenaient un visa pour émigrer, contractaient des mariages de complaisance, afin de permettre au conjoint d'émigrer. Ainsi Senta avait émigré au Chili au début de 1939, plus tard, elle partit vivre aux États-Unis. Sofia et Anne-Rose avaient initialement espéré pouvoir la rejoindre pendant l'été de 1939 au Chili. Mais il n'y eut pas de possibilité d'émigrer, Anne-Rose, de toute manière n'avait pas de passeport. D'après les souvenirs d'Hans Maier, qui habitait dans la même maison de Douglasstrasse, Sofia et Anne-Rose Wolf se rendirent à Stuttgart en 1939, après l'éclatement de la guerre, parce qu'elles voulaient se mettre en sécurité craignant le bombardement de la ville de Karlsruhe. Elles revinrent cependant, à Karlsruhe et en 1940, elles déménagèrent au numéro 2 de la rue Schubert.

Le 22 Octobre 1940, Anne Rose et sa mère furent déportées dans le camp d'internement de Gurs, en France, au pied des Pyrénées. Anne-Rose fut placée dans une baraque de l'Ilot K; quelques jours après son arrivée, elle eut 15 ans. Dans ces baraques se trouvaient d'autres garçons et filles retenus prisonniers dans un camp qui a également été appelé «l'antichambre d'Auschwitz." Plus tard, certains d'entre eux furent déplacés avec leurs parents vers d'autres camps dans la partie non occupée de la France.

Anne-Rose a organisé à Gurs deux événements sportifs et des jeux pour les enfants internés. Les détenus actifs du camp organisaient sans cesse dans des conditions de vie désolantes et misérables des activités culturelles pour maintenir debout la dignité des internés. De temps en temps, par beau temps, les enfants recevaient la permission de quitter le camp pour jouer à l'extérieur des barbelés.

Un enfant présent à Gurs raconte: «Nous partions de l' Ilot K , nous marchions le long de la rue du camp, nous chantions des chants hébraïques ou des chants de jeunesse, nous restions deux à trois heures dehors et nous revenions de la même manière. Dès que nous apparaissions en chantant, les internés se plaçaient le long des Ilots et nous faisaient signes derrière les barbelés.

Max Dreifuss interné note dans son témoignage « ...En même temps, les autorités du camp permirent aux enfants des sorties journalières dans les environs du camp. C’était, pour nous, derrière les barbelés, une joie de voir les enfants marcher, chantant leurs chansons dans les rues du camp. »

Anne-Rose a été décrite comme une petite fille, belle et timide, mais elle a été considérée comme un modèle pour les autres, à qui elle communiquait confiance et la joie. Hanna Meyer Moïse, une autre jeune fille, à peu près du même âge qui a survécu, connaissait Anne-Rose comme monitrice de gymnastique respectée, raconte : " Nous l'aimions tous beaucoup et nous la suivions au mot"

Alexandre Glasberg rapporte dans une note de 1944 la suite du destin d'Anne-Rose.
« Au Lastic furent transférés en mai 1942 , 45 jeunes garçons âgés de 13 à 20 ans et onze moniteurs de moins de 20 ans. Les uns et les autres choisis parmi les internés de Gurs. Le site alpestre à 950 m d’altitude convenait particulièrement au rétablissement de la santé des jeunes, et un gros effort a été fait pour leur assurer une alimentation riche. L’Oeuvre de Secours aux enfants assura les frais d’entretien de ce centre, pendant que l’O.R.T. y installait un excellent atelier de menuiserie. Des cours de travail du bois, de photographie, d’instruction générale et de langues y fonctionnaient. L’ensemble était organisé par Ninon Haït, le ravitaillement et l’économat par Théo Bernheim. » Alexandre Glasberg ne précise pas dans sa note que cinq filles faisaient partie de ce groupe.

Un procès-verbal de la Gendarmerie nationale,14 Légion, Compagnie des Hautes-Alpes, Section de Gap, Brigade de Veynes décrit l'arrestation Anne-Rose, et sa conduite au camp des Milles de 33 israélites hébergés au centre du Lastic (Hautes-Alpes) :
Agissant en vertu d’une réquisition de Monsieur le Préfet des Hautes-Alpes, en date du 25 août 1942, prescrivant en vue de leur regroupement, l’arrestation et la conduite au camp des Milles (Bouches-du-Rhône), de trente-trois israélites étrangers hébergés au Centre du «Lastic», commune de Rosans (Hautes-Alpes), sous les ordres de notre Commandant de Section, nous nous sommes rendus sur les lieux.
Après avoir pris les précautions nécessaires pour éviter toute tentative de fuite, accompagnés du surveillant du Centre d’hébergement, nous avons pénétré dans l’établissement qui abritait les intéressés. Nous avons alors procédé à l’appel de ceux-ci et à la vérification de leur identité, puis leur avons notifié les mesures administratives les concernant.
Interpellés successivement, ces individus nous ont déclaré se nommer :
…...
32 Wolf, Annerose, née le 28 octobre 1925, célibataire, nationalité allemande
…...

Nous avons ensuite conduit à l’aide du véhicule automobile sous escorte, les intéressés au camp des Milles (Bouches-du-Rhône), où les avons remis contre reçu, tiré sur notre carnet de transférement.

Après leur arrivée au camp des Milles, la majorité du groupe fut déportée dans les jours qui suivirent via Drancy à Auschwitz; le 9 Septembre 1942 Sofia Wolf restée à Gurs prit la même direction.

Onze des jeunes arrétés à Lastic, dont Anne-Rose échapèrent aux déportations de septembre,  Isabelle Nowack signale la présence d'Anne-Rose dans un lieu d'internement de Marseille : l'Hotel du Levant où l'Oeuvre de Secours aux enfants tentait de trouver un pays d'accueil aux internés de ce lieu. Des mois durant, luttant pour survivre, elle a tenté de rassembler des papiers pour rejoindre une terre d'asile; en vain . Dans les derniers jours de janvier 1944 elle a été transférée à Drancy, de là déportée à Auschwitz en février 1944 et gazée à une date inconnue.

Anne-Rose Wolf  a été déclarée morte le 31 Décembre 1945.




Les sources de cette évocation du destin d'Anne-Rose Wolf sont le texte d'Isabelle Nowack de janvier 2003 publié par le Mémorial de Karlsruhe, le témoignage de Max DREIFUSS, une note d' Alexandre Glasberg de 1944 et le procès-verbal de la Gendarmerie nationale, Brigade de Veynes, du vingt-six août, mil neuf cent quarante deux.