témoignage de Gurs

Emma OTT

Extrait du document de 130 pages  réalisé en  juin 1990 par la Croix Rouge Suisse

 

Emma OTT

originaire de Bern

Représentante du Secours Suisse aux Enfants et de la Croix-Rouge Suisse au Camp de Rivesalres (P.O.), de septembre/octobre 1942,
puis au Camp de Gurs.
Remplacements divers entre juin 1942 et  septembre 1943.
Remplacement de la Directrice de la Pouponnière d'Annemasse (Hte Savoie) de mars à mai 1943.
Directrice du Home d'Enfants de La Hillê (Ariège)  de novembre 1943 à févier 1945..
Directrice de la Pouponnière de Montagnac (Av.) de mars 1945 à janvier 1946..
Remplacement de la Directrice de la Pouponnière de Pau de janvier 1945 à mars 1946.
 

 

Au Camp de Gurs,en août 1942


Avant d'arriver au Camp de Gurs, début juin 1942, je le connaissais par les rapports de l'hiver 1940-41, sombre époque où le cimetière immense, témoignage significatif. comptait déjà tant de victimes. Image qui évoquait pour moi un de ces cimetières de champ de bataille que j'avais vus en Alsace après la première guerre mondiale. Là-bas. il y avait des croix. ici des pierres, là-bas ils étaient tombés pour la patrie, ici ils sont tombés victimes de la faim et de la maladie..

Lors de mon arrivée à Gurs en juin 1942, c'est une image toute différente qui s'est présentée à mes yeux. et je fus agréablement surprise de trouver les îlots de femmes sans barbelés. de constater que les internés pouvaient circuler librement. sur la grande route qui traverse le camp. jusque tard dans la nuit. Ils étaient autorisés à aller jusqu'à. la
lisière du petit bois qui leur donnait l'illusion d'avoir quitté le camp. Il y en avait même quelques-uns qui portaient le dimanche, dans un rucksack (sac à dos) couverture. matériel de cuisine. ration journalière et livres vers cette lisière,. comme s'ils allaient faire une excursion. Pour une journée, ils laissaient ainsi derrière eux la vie d'internés. et rentraient le soir reposés et brunis par le soleil.

Il y avait également une troupe théâtrale très active, ou plutôt  deux. Dès les premiers jours. j'ai assisté à une représentation. Après une petite pièce en un acte sans signification particulière, on nous présenta une revue intitulée "Aux Puînés" qui a fait sur moi une impression profonde. C'étaient des événements de leur séjour au camp et de leur
vie de réfugiés. présentés en images caractéristiques, sous forme de danses, de dialogues et de chants, avec beaucoup d'ironie et de sérieux caché. J'étais émue de trouver un tel esprit créateur malgré les circonstances. "--

Chaque dimanche matin avait lieu un concert exécuté par un violoniste, ancien chef d'orchestre et un pianiste compositeur. Ces concerts étaient annoncés par des affiches vraiment artistiques, dessinées par un spécialiste. Les programmes contenaient exclusivement de la musique sérieuse. le plus souvent classique. Qu'importaient les
bancs en bois blanc sans dossier sur lesquels nous étions assis. le plancher en bois brut? Qu'importait le vieux banc branlant placé devant le piano, le fait que les abat-jour étaient en carton? Nous n'avions qu'à fermer les yeux pour être transportés dans un autre monde, un monde meilleur -pour une heure -.Tous les samedis, le soir, des assoiffés
d'instruction se rendaient à une conférence scientifique donnée par les médecins du camp, réfugiés comme tous les autres. Cette vie intellectuelle active. élaborée avec beaucoup de peine a donné son cachet spécial à Gurs. Tout le camp avait un aspect particulier, bien que ce rayonnement ne parvînt pas à toucher tous les internés.

La nourriture était vraiment insuffisante: à midi et le soir, une soupe faite d'un peu de légumes cuits à l'eau; les internés recevaient parfois un petit morceau de viande ou de poisson ajouté à leur ration de pain. A la saison des fruits, il leur en était distribué, de bonne qualité et assez largement. S'ils souffraient de carence alimentaire, on peut dire que cependant ils vivaient à peu près paisiblement.

Mais une inquiétude grandissante pouvait être constatée. On parlait plus ou moins secrètement de transports vers "Rivesaltes" el personne ne voulait plus quitter Gurs, ce Gurs qu'ils avaient si souvent maudit. Des listes étaient dressées. et encore des listes. Mais Il ne s'en est suivi aucun transport. Mais un beau jour, les "Noirs" ont. fait leur apparition. La nouvelle Police française à cerné le camp. Comme des oiseaux noirs
qui obscurcissent le ciel, ils ont projeté la crainte dans le coeur des hommes, et ainsi s'est approchée la première mauvaise journée, le 5 août.
Chacun tremblait à la pensée que son nom pourrait se trouver sur la liste. Personne ne connaissait la destination. Le matin, les chefs d'îlots traversèrent les baraques en lisant des noms et se sont contentés d'ajouter laconiquement: "embal1er" ! En une heure, tout devait être prêt. Des personnes qui avaient traîné à Ours presque deux ans, devaient préparer leurs bagages pour retourner, qui sait, dans le pays d'où elles
avaient été chassées. Les bruits les plus invraisemblables circulaient sur le but du voyage. La plus grande terreur leur fut inspirée par l'idée d'une déportation en Pologne. Certains, qui avaient fait leurs bagages depuis longtemps. défaisaient tout et recommençaient dans leur énervement et leur désespoir trois et quatre fois. Les monticules de bagages grandissaient à vue d'oeil au bord de la route devant les îlots. Les représentants des organisations de bienfaisance avaient le droit de circuler librement et nous avions ainsi la possibilité d'encourager les malheureux. de prendre des lettres et des adresses. Tout l'après-midi. les camions ont fait la navette chargés du bien de ces pauvres gens persécutés. Vers l8 h., la triste caravane des condamnés a commencé à se mettre en route. not après îlot. elle cheminait le long de la route. tout le monde chargé de
bagages à main, accompagné par les gardiens de ta loi. Des vieillards, des infirmes, des gens à demi aveugle se trouvaient dans le sombre troupeau. Des malades furent tirés de leur lit et forcés de suivre. Peu à peu te nombre de ces êtres lamentables grossissait dans
les deux hangars. Dans l'un étaient groupés les femmes, dans l'autre les hommes. Mille êtres humains, mille destinées, des pères et des mères s'en allaient volontairement pour suivre leurs fils et leurs filles. Des femmes suivaient volontairement le mari et vlce-versa. Il y avait une limite d'âge de 60 ans, la limite inférieurs était en principe de 18 ans. C'était bouleversant de voir avec quel calme la plupart acceptaient l'inévitable.

Tard dans la soirée. les organisations de secours ont encore distribué un repas se composant de riz chaud. de fromage et de fruits. Le repas des condamnés. Les malheureux étaient si affamés qu'ils avalèrent presque tout sur place. D'autres provisions , de route leur ont été passées dans les wagons à la station de chemin de fer d'Qloron. L'attente paraissait interminable.

Ils étaient là, dans les hangars, assis sur quelques rares bancs ou sur leurs bagages, ou encore debout. Finalement à 23 heures, le "chargement" dans les camions et les autobus a commencé. Ils furent appelés et chargés par groupes de 30. Nous étions là, impuissants, à les regarder. Voici une femme qui demandait si son mari était encore là. Combien de fois ai-je dû revenir de l'autre hangar pour dire qu'il était déjà parti. Ainsi.. les époux étaient séparés pour tout ce long voyage, car les camions, correspondaient aux wagons à bestiaux de la SNCF. Nous portions des lettres d'un hangar à l'autre, notions des adresses, prenions en dépôt de l'argent, des bijoux qu'il s'agissait de faire parvenir à des connaissances, derniers adieux à des amis. Quelques uns.. combien rares, ont pu être libérés du transport. à condition d'être remplacés, d'autres ont été tirés du lit au milieu de la nuit à titre de "volontaires". Un marché d'esclaves n'a pas pu être pire. La nuit semblait sans fin et finalement le froid devenait sensible. Cependant quelques jeunes filles reprenaient courage, retrouvèrent leur rire et commencèrent à chanter. Elles s'encourageaient mutuellement et désiraient être braves et tenir bon jusqu'au bout. Voiture après voiture s'en allèrent; la dernière partit à 8 heures du matin. Le camp avait l'air mort, la route du camp appelée "boulevard" presque déserte. Les îlots étaient de nouveau ouverts, mais les "Noirs" restaient.
 

Le 7 août, tout fut de nouveau fermé. De nouveau on publiait des listes. Nous portions le petit déjeuner des enfants dans leurs baraques. Les mères des nourrissons étaient autorisées à venir le chercher chez nous. Quelques-uns de nos collaborateurs ne pouvaient pas venir au travail. Je me rendis dans les îlots pour savoir s'il yen avait qui devaient partir. Cette fois, trois des nôtres en étaient. J'essayai d'intervenir en leur
faveur auprès de la direction du camp, sans succès. La baraque des enfants était abandonnée, car sa responsable avait dû suivre1e premier départ. Cette fois, 600 personnes devaient quitter le camp, des Allemands, des Autrichiens, des Tchèques, des Polonais. des Russes; tandis que lors du premier transport il n'y avait que des juifs allemands. De nouveau, le triste cortège en direction des hangars; les femmes ici. les hommes là-bas. Voilà deux jeunes filles qui laissaient derrière elles leur mère mourante. Tard dans la soirée, la mère elle-même fut amenée. La
voici sur une chaise pliante. à bout de forces. brisée, entourée de ses filles en larmes qui venaient à peine d'accepter leur destin. Elle resta ainsi couchée pendant deux longues heures. quand finalement le directeur s'est décidé à rayer la femme et ses deux filles de la
liste. Et on les a fait revenir à leur baraque. Plus loin une femme qui avait tous les papiers nécessaires pour son émigration, à qui la Préfecture venait de communiquer par téléphone l'obtention de son visa de sortie de France; il fallait qu'elle parte. Son mari se trouvait
dans l'un des premiers wagons, elle dans le dernier.

Il y avait aussi dans ce convoi deux jeunes filles dont la plus jeune travaillait chez nous au jardin potager. Elle s'était fait inscrire pour le transport, parce que sa soeur se trouvait sur la liste et qu'elle n'avait plus ni mère, ni père. ni d'autres parents. Après t'intervention de presque toutes les organisations de secours, elles ont été autorisées à rester, mais durent attendre toute la nuit dans le hangar. Le chargement des camions a
duré jusqu'à 8 heures du matin. Il n' y avait pour ainsi dire pas une liste sur laquelle ne manquait pas quelqu'un. Beaucoup de gens s'étaient cachés aux endroits les plus invraisemblables. Il fallait les remplacer par d'autres! La voiture du camp retournait continuellement vers les îlots pour chercher de nouvelles victimes. Les fuyards étaient couchés dans les fossés, accroupis dans les haricots ou même dans les seaux
hygiéniques. Il y en avait même sous tes toits d'où on en descendit deux le lendemain complètement épuisé  par l'excès de chaleur.
Après ce départ, le camp était encore plus calme, plus vide. Gurs avait complètement changé de visage. Presque tous les membres de la troupe théâtrale étaient partis, les chanteuses de même. N'étaient restés que les deux musiciens. Nous n'avons commencé à respirer à l'aise qu'au moment où la garde noire a disparu. Un peu de répit, pour combien de temps! La vie avait beau reprendre son cours ancien, tout était changé.
De petites troupes de réfugiés nouveaux venus de Belgique, de Hollande, de Paris et de ses environs arrivèrent. Ils avaient fui parce que là-bas, toutes les personnes valides à partir de 16 ans avaient été invitées à se meure à la disposition de l'Allemagne. Beaucoup étaient des Polonais. qui vivaient à Paris ou en Belgique depuis plusieurs années. Après un court séjour à Gurs, les Belges furent renvoyés à un camp belgo-
hollandais. D'autres restèrent à Gurs. Presque toutes les organisations avaient perdu des collaborateurs qu'il fallait remplacer. A qui le tour la prochaine fois? C'était la question angoissante.


Peu après tous les îlots furent fermés,  de nouveau on dressa des listes. Dans quel but?  Tous ceux qui. s'étaient cachés lors du deuxième transport, qui avaient fui et avaient été replis, se trouvaient maintenant  ta baraque des "représailles", à la prison du camp. De nouveau on parlait à voix basse d'un transport. Le Directeur fit appeler les organisations de secours chez lui et leur lut lentement les noms de ceux qui étaient
désignés pour le départ. Des protestations s'élevèrent pour toute une série d'entre eux et ils purent rester. On les remplaça.Il était difficile de prendre parti pour quelqu'un, puisque chaque fois un autre devait partir à sa place: un autre qui se débattait tout autant avec sa destinée. Il s'agissait d'un groupe de 60 "seulement". On les chercha un à un dans tes baraques, puis ceux qui se trouvaient en prison. On les rassembla dans une baraque spéciale, bien surveillée. Leurs bagages avaient été soigneusement fouillés des objets tels que ciseaux, couteaux
limes, fourchettes, lames de rasoir leur furent enlevés, car il y avait eu beaucoup de tentatives de suicide dans le transport précédent. Ces 60 personnes étaient couchées sur des sacs de paille, la nuit était longue.. Quelques-unes seulement arrivaient à dormir et oublier leur misère. Une vieille grand-mère de 85 ans était assise en pleurant sur son sac de paille et ne savait s'il fallait rester ou non, car sa fille et son gendre étaient parmi les partants. Que conseiller? Elle  a finalement accompagné ses enfants. A 5 heures du matin. les deux camions s'en allèrent et nous les avons suivis jusqu'à Oloron. Nous pouvions accompagner les malheureux dans les wagons et on leur servit encore du café chaud. Deux wagons à bestiaux; contenant chacun 30 personnes et un wagon à bagages, le tout escorté par la Garde mobile. Jusqu'au dernier moment, on nous remettait des bijoux, des montres et de l'argent. soit pour les garder, soit pour les transmettre à des parents ou amis. Les déportés nous regardaient à travers la fente de la porte,. à travers la meurtrière du wagon. Jusqu'au moment où leurs wagons furent joints à un train de voyageurs ordinaire. Encore un triste chargement en route C'était une tâche bien pénible que d'aider et d'assister au chargement d'êtres humains. surtout quand ils partent ainsi vers l'inconnu d'où aucune nouvelle ne parvient.


Les "Noirs" restèrent dans le camp. Il est vrai qu'il n'y en avait plus beaucoup mais tout le monde était devenu méfiant. Chacun savait qu'on n'aurait pas la paix tant qu'ils seraient là. Des bruits couraient au sujet d'un nouveau grand transport. De nouveau on dressa des listes des anciens. Une première établie par la Direction qui désirait savoir l'effectif. une autre par les oeuvres qui voulaient établir exactement qui on
pouvait faire exempter d'après le point de vue administratif, qui d'ailleurs changeait tous les deux jours au détriment des internés.

Pendant deux jours consécutifs. il y eut beaucoup d'arrivées. Il s'agissait de personnes que la Police avait arrêtées1a nuit et emmenées à Gurs; des hommes, des femmes, des enfants. Parmi eux. il y en avait qui avaient déjà été au camp autrefois et vivaient en liberté grâce à une permission spéciale; il y en avait qui travaillaient chez des paysans depuis deux ans déjà. Il y avait plusieurs familles nombreuses et de nouveau
beaucoup de Polonais. Les pauvres avaient été ramassés dans tout le département. Ils n'avaient même pas eu le temps de s'habiller convenablement, certains étaient même en haillons. Aussitôt, tout le monde travaillait fiévreusement à établir les listes des nouveaux
et à trouver les cas spéciaux. J'avais fort à faire dans nos baraques, car subitement nous avions le double d'enfants à nourrir. Un matin, la Police a fait son apparition chez nous pour emmener les Travailleurs étrangers, anciens internés, qui avaient fait un contrat de travail avec les paysans ou une organisation de secours. A la Croix-Rouge Suisse, nous avions trois de ces Travailleurs étrangers. Dès la veille au soir, on savait à peu près qu'ils seraient cherchés. Alors plusieurs se sont enfuis, dont un des nôtres. Il était difficile de les conseiller. Nous avions en main une copie signée d'une attestation du Ministère du Travail certifiant que ces personnes étaient protégées. Mais cette feuille fut déclarée non valable et nous ne savions pas comment protéger nos gens. Deux des nôtres furent donc emmenés par la Police. On les groupa avec d'autres dans un îlot où on leur retira leur carte de Travailleurs et leur carte d'alimentation. Ils étalent donc de nouveau des internés comme autrefois. Après une longue discussion avec les autorités du camp,  il leur a été permis de revenir travailler le lendemain chez nous et le surlendemain.. l'un d'eux pouvait de nouveau dormir dans la baraque. On a alors pu constater qu'il valait mieux ne pas s'évader. D'une part, le Directeur nous avait confié un travail administratif et d'autre part, il avait réduit notre droit de veto (si toutefois on peut parler d'un tel droit). Notre lâche était de signaler à ;
l'attention des Officiels tous ceux qui pouvaient être retenus d'après les points fixés. Des parents venaient pour nous prier de prendre leurs enfants en charge. Une pétition signée unanimement à ce sujet fut téléphonée el télégraphiée à Vichy. Mais Vichy resta muet. Jusqu'au dernier moment. nous espérions pouvoir retenir les enfants.. On ne l'a pas permis. Nous avions donc reçu la tâche de grouper par familles ou amis les gens
désignés pour le transport et qui étaient rassemblés dans un îlot habituellement vide. Pour cette fois, il a au moins été possible de laisser réunies les familles pendant le voyage dans l'inconnu. Plusieurs parmi eux, surtout des mères avec des enfants, ne pouvaient pas comprendre que nous ne puissions rien faire pour eux et considéraient notre impuissance en face des événements comme de la mauvaise volonté de notre part. Pauvres êtres persécutés. Le train comprenait deux wagons pour voyageurs qui étaient destinés aux vieillards, aux infirmes et malades. Oui, même des malades devaient partir, car tous ceux qui pouvaient encore tenir sur leurs jambes étaient déclarés bons pour le transport. Et tout
de même il y avait des malades qui devaient être portés sur des civières parce qu'ils étaient incapables de marcher. Même les policiers qui montaient la garde des deux côtés baïonnette au canon, étaient bouleversés de voir une chose aussi inhumaine. Inutile de dire que chaque voiture était bien gardée et que chaque wagon à bestiaux recevait sa quantité de Gardes mobiles. Par contre, il n'y avait pas une seule infirmière pour tout le train, même pas près des malades. Il n'y avait qu'un médecin, qui suivait volontairement le transport pour rester auprès de sa femme.

J'ai ainsi vu passer  4 transports, dont chacun avait sa physionomie particulière. ils m'oppressent encore dans des cauchemars. On a l'impression qu'on ne pourra plus jamais ressentir la joie de vivre et pourtant la vie continue et chaque jour pose de nouveaux problèmes. Je ne veux pas penser que ces déportations  puissent continuer bien que la froide raison me dise le contraire. C'est trop horrible. Il faut bien dire une chose: c'est que ni le peuple français, ni la Direction du camp, ni la Police n'étaient d'accord avec ces mesures. Tous, à quelques rares exceptions près, étaient bons pour ces malheureux. Les policiers ont aidé à porter les bagages, à soutenir les pauvres vieilles qui devaient monter dans les camions elles wagons. Ils ont fait ce qu'ils ont pu, ce n'était pas beaucoup. Les organisations de secours, les Quakers, la Croix-Rouge Suisse,  la
Croix-Rouge Française, les organisations juives, les catholiques, les protestants, tous ont fait ce qui était en leur pouvoir pour soulager le sort de ces infortunés. C'était bien peu ce qu'ils pouvaient faire. On aurait voulu crier au monde enlier: «arrêtez» ! et l'on était obligé de se taire.
 

Soeur Emmi OTT, Gurs, le 10 septembre 1942